L’exposition Bacon, les repères.

Par Boris Marotte.


Avec “Bacon en toutes lettres,” le Centre Pompidou de Paris expose les œuvres tardives de Francis Bacon (1909-1992) et ambitionne de mettre en relation les peintures et les lectures de l’artiste. Voici quelques indices pour mieux apprécier cette exposition du maître britannique qui peut manquer de repères.

Le parcours de l’exposition entraîne le visiteur à travers six lectures audios, diffusées dans autant d’alcôves dédiées. Les œuvres y sont d’abord reliées au tragique, avec un extrait de L’Orestie d’Eschyle, puis de La Naissance de la tragédie de Nietzsche. Vient ensuite la poésie de T.S. Eliot, suivie par les écrits plus théoriques de Michel Leiris et Georges Bataille, entrecoupés par un extrait d’Au Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad. “Bacon en toutes lettres” parvient à mettre en rapport lecture et peinture de manière originale mais oublie le visiteur néophyte en cours de route. Le nombre de tableaux présentés, ainsi que la prédilection pour le grand format, contrastent avec les informations données, réduites à peau de chagrin. Il nous paraît donc nécessaire de rappeler quelques clefs pour apprécier l’œuvre de cet artiste.


Déformer le corps et le transformer en un enchevêtrement de chairs est l'une des marques de fabrique de Bacon. Les visages qu’il peint, il les défigure, les tabasse pour montrer la crudité du réel et faire voir ce qui se trouve sous la peau. Ce sont des gueules de boxeurs qui exhibent ce qu’ils ont dans le ventre. Les corps comme les visages deviennent monstrueux. Ils sont dépecés de leur humanité, le peintre ouvre les corps pour laisser les viscères se répandre, mettant ainsi en tension la forme et l’informe.


Nous retrouvons cela dans le lien dressé avec la tragédie. Les tragédies grecques sont jouées au cours des Dionysies, des célébrations en l’honneur de Dionysos, dieu du vin, des excès et de la folie. Il y a donc l’idée d’un débordement, de quelque chose allant au-delà du cadre habituel. Le triptyque May-June 1973 peint en hommage à George Dyer, amant de Francis Bacon suicidé la veille de sa rétrospective de 1971 au Grand Palais se comprend de cette manière. Dans le panneau central, les démons de George Dyer apparaissent à travers l’ombre qui sort des toilettes, ne respectant plus la logique rationnelle. La folie prend forme.


Francis Bacon, Triptych May-June 1973, 1973, huile sur toile, 198 x 147,5 cm chaque panneau, coll. part.

Pourtant, il serait erroné de voir en Bacon un artiste purement dionysiaque, se complaisant dans les spasmes de la démence. La poésie tragique, telle que le conçoit Nietzsche, a également besoin d’Apollon. Il constitue avec Dionysos les deux faces d’une même pièce. Apollon contient les excès de la folie, les maintient dans le cadre. Ce n’est donc pas un hasard si les peintures de Bacon sont enchâssées dans de lourds cadres dorés, ou si les personnages qu’il met en scène sont pris dans des boîtes spatiales dont on décèle les contours. Les tableaux de Bacon montrent des mises en scènes qui doivent rester circonscrites un espace défini. Si Dionysos représente l’imagination débridée, Apollon est la rigueur qui trace le contour. Il met en lumière. Pour bien saisir cela, nous pouvons analyser Three Studies of the Male Back. Cette œuvre forme un triptyque où le modèle déborde de la boîte spatiale, tandis que son portrait se reflète dans un miroir confiné dans cette boîte.


Francis Bacon, Three Studies of the Male Back, 1970, huile sur toile, 198 x 147,5 cm chaque panneau, Zurich, Kunsthaus.

L’œuvre de Bacon navigue entre Dionysos et Apollon, entre la folie et la raison, l’espace rationnel et les débordements du corps. Le mythe antique de Marsyas est révélateur de cette approche. Ce satyre, qui appartient en quelque sorte au monde de la poésie dionysiaque, eu l’outrecuidance de relever le défi musical lancer par Apollon. Il perdit et fut écorché vif par Apollon en guise de punition. Derrière cette histoire, nous décelons une allégorie de la poésie, qui nécessite à la fois l’excès, mais aussi des règles et de la discipline. Three Studies of the Male Back illustre ce propos par un homme qui se rase, motif qui se rapproche de Marsyas l’écorché, à qui Apollon enlève son animalité.


Cette exposition ne révolutionne pas la lecture de Bacon, néanmoins, elle est l’occasion pour le public français d’admirer les réalisations de l’artiste, quasiment absentes des collections françaises, à l’exception de quelques legs : des portraits par la famille Leiris au Centre Pompidou et des grands formats de la collection Delubac au Musée des Beaux-Arts de Lyon.


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